Et si le jet privé n'était plus réservé aux milliardaires ?

Il y a 1 semaine 89

DÉCRYPTAGE - «Démocratiser l'aviation privée» : l'expression peut faire grimacer. Pourtant, depuis dix ans, des entreprises européennes rivalisent d'imagination pour rendre ce mode de transport clivant plus accessible. Une tendance accélérée par la pandémie de Covid-19.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la création de l’Aéropostale confère à la France un statut de terre d’aviateurs. Ses pilotes, Saint-Exupéry, Guillaumet ou Mermoz, deviennent des héros encensés par la littérature et par le cinéma, de Joseph Kessel à Howard Hawks. Mais au fil des ans, la détestation française de l'ostentation a fait de l’aviation privée l’emblème du caprice des riches, l'apanage d'une élite ultra-favorisée.

Alors que 8 % de tous les vols effectués en Europe étaient des vols privés en 2019, la crise sanitaire a une fois de plus fait bouger les lignes. « Nous avons observé une explosion de la demande juste avant le shutdown, en mars 2020. En septembre, avec l’interruption des vols commerciaux, nous avons aussi battu des records. Les hommes d’affaires avaient toujours besoin de travailler, les gens avaient toujours besoin de voyager », se félicite Thomas Flohr, fondateur et président de VistaJet, leader mondial de la location de jets privés. Lancée en 2004, cette compagnie au fort ancrage européen (46% de ses vols) dispose aujourd’hui d’une flotte de 160 appareils. « Le Covid a convaincu de l’efficacité de l’aviation privée, loin de l’image hollywoodienne du jet, associée au luxe et au champagne. Notre service, en plus de faire gagner du temps à nos clients, assure une sécurité sanitaire infaillible », clame le dirigeant suisse.

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Plus de familles et de nouveaux types de voyageurs

Il faut dire que les avantages sont nombreux : distanciation sociale respectée du départ à l’arrivée, moments d’attente dans une foule évitée, suppression des escales qui augmentent le risque de contamination, accès à des destinations inaccessibles via des lignes régulières suspendues… Autant d’atouts qui ont valu à VistaJet une croissance de 29% du nombre de nouveaux membres en 2020, tandis que sa marque XO, société sœur, a multiplié par trois ses adhésions. « Ces nouveaux clients ont souscrit à des forfaits, ce qui signifie que ce ne seront pas des one shot », souligne Thomas Flohr.

Autre grand gagnant de la crise : PrivateFly, portail de réservation pour l’affrètement et la location d’avions privés qui se présente comme le Skyscanner ou «l’Expedia du jet». D’après son rapport du 3e trimestre 2020, le nombre de nouveaux voyageurs aurait augmenté de 44% par rapport à la même période en 2019. Parmi eux, près de la moitié des clients ont pris un jet privé pour la première fois. « La composition de notre clientèle change sensiblement, avec beaucoup plus de familles et de nouveaux voyageurs qu'auparavant », note Adam Twidell, directeur général de l’entreprise qui permet de réserver un appareil en quelques clics sur une application mobile. Le pourcentage d'enfants transportés est passé de 14% l'année dernière à 20% en 2020, et celui des animaux domestiques de 3% à 7%. La majorité des réservations a été effectuée à la dernière minute : 55% des clients ont voyagé dans la semaine où ils ont réservé.

Pour le dirigeant anglais, le télétravail a également des répercussions sur les itinéraires : « Nos clients passent plus de temps dans des destinations habituellement estivales comme Ibiza ou Faro, car ils travaillent depuis leur résidence secondaire. En France, ces derniers mois, Nice a été plus populaire que Paris, et ce type de mutation sera probablement encore plus important en 2021 », analyse-t-il.

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Low-cost et coavionnage

Si le Covid a encouragé le boom du secteur, le paysage n’a cessé de se renouveler depuis dix ans. De nouveaux business models, inspirés de l’économie partagée, ont lancé le jet privé sur la voie de la démocratisation. Figure de proue du low-cost de l’ultraluxe : Wijet, société de taxi jet fondée par deux Français, Corentin Denoeud et Alexandre Azoulay. Avec son système de tarification unique, cette PME donne la possibilité à ses clients d’embarquer à quatre pour 2400 € l’heure de vol (pour un aller-retour), dans un rayon d’action de 2000 kilomètres. Les prestations à bord ne sont pas sacrifiées pour autant : téléphone satellite, champagne à flot et macarons Pierre Hermé sont bien au rendez-vous…

Près de deux tiers des vols privés empruntent des itinéraires non proposés par les lignes régulières.

En 2014, Wijet a signé un partenariat exclusif avec La Première d’Air France pour proposer la continuité après un vol long-courrier partant de (ou arrivant) à Paris-Charles de Gaulle. Car c’est là que réside l’une des autres forces de ce type d’aviation : le sur-mesure. Près de deux tiers des vols privés empruntent des itinéraires non proposés par les lignes régulières des compagnies aériennes. Si l’intérêt de faire un Paris-Chicago à 120.000 € est limité, quand une place en première offre des coupe-file au départ et à l'arrivée, un Paris-Inverness (Écosse) en seulement 1h30 alors qu'il en nécessiterait cinq en vol commercial, à cause d'un changement obligatoire à Rotterdam, peut s’avérer très intéressant.

Véritable spin-off de la compagnie Wijet, la start-up Cojetage, tente quant à elle de démocratiser le voyage en jet privé en exploitant ce que les Anglo-Saxons appellent les « empty legs ». Car aujourd’hui, environ 40 % des vols des jets privés se font… à vide. Il s'agit de vols dits «de positionnement», qui permettent aux compagnies de renvoyer un jet vers sa base, l’immobilisation coûtant plus cher que la course. Ce sont ces vols à vide que l’entreprise a décidé de commercialiser, même à très bas prix pour les rentabiliser. Trouvés au hasard sur le site Cojetage : un Paris - Nice pour 260 € ou un Valence - ­Genève à 240 €. La belle affaire.

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Le « BlaBlaCar de l’aérien »

Le confort et la confidentialité sont deux atouts majeurs des jets privés. VistaJet

« Toutes ces initiatives reposent sur du bon sens, tant économique qu’écologique, mais cela ne crée pas un marché », pointe Olivier Manaut, président de l’Union nationale des compagnies aériennes françaises (Uncaf), qui regroupe trente transporteurs confidentiels comme Amelia et Twin Jet. « Le propre même de l’aviation privée, c’est la flexibilité. On prend un jet quand on a envie de partir à une certaine heure d’un endroit précis, pas pour combler des places vides sur un coup de tête… Ce modèle, bien qu’il soit vertueux, est malheureusement peu compatible avec le type de service proposé. »

Le président du syndicat tient aussi à mettre en garde sur l’aspect lié à la sécurité de certaines de ces startups qui fleurissent, changent de nom, puis disparaissent. « Les normes techniques et les conditions d’entretien en France sont colossales, donc certaines petites structures de coavionnage préfèrent surfer sur la légalité pour éviter de passer par les réglementations », alerte Olivier Manaut. Le bon réflexe pour voyager en sécurité : demander une copie de certificat de transporteur aérien (CTA), émis par la direction générale de l’aviation civile, avant d’embarquer.

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Le coavionnage est justement la spécialité de Wingly, le « BlaBlaCar de l’aérien », fondé en 2016 par le polytechnicien français Emeric de Waziers. Sur cette plateforme destinée exclusivement à une clientèle loisir, des pilotes privés proposent des places à bord de leurs appareils d'aviation légère (bi et monomoteurs) contre une participation aux frais. Les tarifs débutent à 42 € par personne pour une promenade aérienne de 50 minutes au-dessus de la Seine-et-Marne. Parmi les trajets les plus réservés par les 40.000 utilisateurs : une évasion parisienne à Deauville, la découverte de l’île d’Ouessant ou une balade à Saint-Tropez... Joli cadeau pour les petites et grandes occasions.

« L’aviation privée renvoie une image tellement élitiste que les gens ne se rendent pas compte que s'ils osaient demander le prix, ils pourraient avoir bonnes surprises. Lors d'un voyage en groupe d’amis ou en famille, certains trajets reviennent peu ou prou au même prix que l’avion de ligne par personne, particulièrement en période estivale », confirme Olivier Manaut. Un constat également valable sur certains vols très courts, où la note d’un taxi peut parfois être supérieure... à celle de l’hélicoptère ! Preuve que l'ultra-luxe est possible, même quand on est «moins riche que très riche». Parés au décollage ?

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